Ca fait maintenant douze jours que je suis loin de mon chez moi.
Enième fois que je prends le bus 15 puis le 46a. J'ai les jambes croisées, j'allume mon mp3, évitant soigneusement Portishead et autre Cocorosie qui guettent mes moindres signes de faiblesse pour me faire éclater en sanglots. Je choisis Goldfrapp puis Bloc Party. Ma manière à moi de me dire : allez, ressaisis-toi.
Enième fois que je quitte la maison vide des 'parents' de Victoire. Enième boule au ventre.
Je suis la fille-guimauve : on me touche, je fonds.
Dans le bus, je cogite. Encore. Toujours. Le regard au loin, le soleil, les perrons irlandais, les portes colorées. Mes pensées me font l'effet d'une passoire. Ca y est, je comprends, je grandis. Et ça fait mal.
Je suis le genre de fille qui tombe dans une famille de rêve, avec des gens compréhensifs et qui trouve le moyen de se plaindre, de sortir sa petite tirade pathétique.
Je n'arrive pas à accepter le fait de devoir lutter : la vie est un combat et je fais déjà le mort. Emotionnellement épuisée. J'accorde tellement d'importance à l'esprit, l'âme, les émotions que ça a fini par me submerger. Tout ce flot de sentiments me rend folle. Je m'étais habituée à la coquille vide, au regard blasé de la fille sans but, et là, je jongle entre la liberté, la joie, l'angoisse, le rejet, la tristesse, le manque. C'est comme une douche froide.
Je quitte Victoire et mon coeur se déchire. Je me plains auprès d'elle, les mêmes choses : 'quand ils ne m'écoutent pas, ça me détruit', 'j'en ai marre des expériences avec les enfants', 'je ne veux plus de responsabilité', 'c'est comme une prison'. Quand je dis que je trouve le moyen de me plaindre alors que je suis dans une bonne situation... Le mal du pays, de moi, de ma routine, de mes parents.
Effets de mode, agressivité, fermeture d'esprit, routine. Tout ce qui fait que la mentalité parisienne me faisait suffoquer, j'en mourais presque. Sous ce flot d'influences débiles, je me perdais. Et je suis là : libre, de nouveau moi, m'étant trouvée, apaisée. Et pourtant, je veux retrouver ma routine parisienne.
Je suis la peureuse, l'angoissée. J'ai l'impression que ce n'est pas normal, toute cette tristesse, mais si. J'ai l'impression que les autres ont mieux vécu que ça au début, mais non. Je crois toujours que je suis la nunuche de service, celle qui lutte plus que les autres, parce qu'elle fait moins bien les choses que les autres. Mais je ne laisse pas le temps faire son travail, je suis trop dure avec moi-même, avec eux.
Au final, un appel de mes parents m'apaise. Je crois que c'est ça : j'ai le mal de ma famille. Je parle de revenir à Paris car j'ai l'impression d'être nulle, pas assez bien. Mais l'échec serait énorme si j'abandonnais maintenant. Je serai une perdante et une fuyeuse toute ma vie si je pars maintenant. Je n'ai jamais vraiment été confrontée à de rudes épreuves comme celles-là, alors je préfère faire face à mon cocon et lui dire 'casse-toi' et lui tourner le dos.
Même si je vais bien, je vais mieux, je veux écrire cet article, car ce ne sera pas la dernière fois que je ressentirai ça. Mais j'aime Dublin, les parcs, la langue, la plage, les photos, les personnes, les habitudes, la gentillesse, le temps. Vraiment, je ne me croyais pas capable de faire ça. Merci la vie.